ヾ(。ovo)シ Benjamin Dumond !
PrécédantSuivant
Designer Graphique, je fais partie
du studio Tseqi, j’écris de la fiction
typographique et j’alimente aussi
un log de dessin, tȣid.
benjamin@tseqi.fr
Travaux+33(0)631490012
Textes
14 04 17
Une langue dans la langue

Nous devons être bilingues même en une seule langue, avoir une langue mineure à l’intérieur de notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme n’est pas seulement la possession de plusieurs systèmes dont chacun serait homogène en lui-même; c’est d’abord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque système en l’empêchant d’être homogène.

Louis Wolfson, né en 1931, est un auteur diagnostiqué assez jeune comme schizophrène. Placé en institut psychiatrique par sa mère, il y développera une haine viscérale pour l’anglais. En conséquence, il met au point tout un système pour ne jamais avoir à penser dans sa langue maternelle. Wolfson a publié deux livres jusqu’à aujourd’hui : l’un traitant du système en question et l’autre, un roman racontant la fin de vie de sa mère. Ces deux ouvrages ont été rédigés en français par l’auteur lui-même :

En semblant si heureuse de faire vibrer le tympan de cette unique possession et par conséquent les osselets de l’oreille moyenne de la-dite possession, son fils, en unisson presque exacte avec ses cordes vocales à elle, et en dépit qu’il en eût.

Tenter d’écrire dans un français correct quand on est anglais, laisse cependant toujours une trace. C’est parler français avec un cerveau anglais, formaté depuis la naissance avec certaines règles linguistiques devenues presque biologiques. Cela produit dans l’écriture de Wolfson un ton parfaitement singulier. Il pousse le français dans des tons, des agencements, des constructions qui lui sont inconnus. Finalement, être un créateur, n’est-ce pas parler avec une langue qui nous est propre un langage commun ? Non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme, l’animal, le bègue ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles forces ou de nouvelles armes.

Spécimen du Groq distribué sur le site du type & media 2015.

Cette idée se retrouve dans le Groq de Tezzo Suzuki, étudiant japonais du Type & Media. C’est un caractère qui possède une de titrage pour le moins étrange. Elle n’est pas construite selon un schéma forme/contreforme et par conséquent ne possède ni intérieur ni extérieur. À première vue la version Display pourrait ressembler à une sorte de Gothique. En fait, chaque forme est dessinée d’un trait continu. Ce qui signifie que l’intérieur et l’extérieur sont intégrés dans une seule et même boucle. Toutes les formes sont dessinées à la main, le défi technique et l’équilibre trouvé est étonnant.

Pour comprendre ce caractère, il faut commencer par savoir qu’en dessin vectoriel, les courbes possèdent une direction. Si l’on superpose deux tracés de sens opposés, ils s’annulent et laissent place à du blanc. C’est une contrainte qui est généralement utilisée pour dessiner la contreforme d’une lettre. En faisant faire des boucles à son tracé, Tezzo se sert de cette idée pour créer des blancs dans ses caractères.

Le Groq illustre l’idée d’une langue dans une langue. Comment un japonais dessine-t-il une fonte occidentale ? Notre calligraphie nous mène à penser nos vingt-six lettres comme des modules répétitifs, tracés par une plume rigide, métallique, mécanique. La calligraphie japonaise, quant à elle, doit penser à une multitude de signes (amenant une lecture toujours surprise par ses propres caractères) tracés par un pinceau souple, aérien. Les lettres de Tezzo, bien que latines, n’héritent en rien d’un tracé calligraphique occidental. Leurs formes sont tracées d’un coup de pinceau net, à la trajectoire imprévisible, rythmée de contre-pieds harmonieux. Cette fonte ne cherche pas à imiter l’écriture japonaise (il suffit d’aller visiter la section « asiatique » du site Dafont.com pour voir ce que cela peut donner), mais le devient à proprement parler. Elle combat en tout point l’idée d’une plume rigide, traçant étape par étape chaque lettre. Ne pourrait-on presque pas voir ici une opposition entre la conception du temps que nous avons en occident, fait d’un amoncellement d’étapes qui s’enchaînent, et une conception du temps japonaise, cyclique, et immuable ?

La conclusion élégante du caractère de Tezzo passe par un déplacement de la fonction de l’alternate. Il la pousse dans une sorte d’extrême, qui ne sert ni à la décoration, ni à la composition, mais à la création d’un gris typographique différent. Au quotidien, la lecture d’un texte japonais nécessite de savoir déchiffrer plusieurs milliers de signes différents. Lire devient un étonnement constant. Dans le Groq, chaque lettre est déclinée en cinq versions très différentes les unes des autres, permettant aux lettres occidentales composant un texte de rendre compte de ce décryptage de lecture propre au système des Kanji.

Cette fonte c’est une voix japonaise qui tente de parler français. C’est une langue dans une autre langue.

Colophon
Ce site, réalisé grâce à Kirby, utilise alternativement
et quand bon lui semble l’Averia Libre (Sans & Serif)
de Dan Sayers et le Michaux Gras de Benjamin Dumond.
Forcées de travailler ensemble, pourtant tout les opposes.
Tandis que la première se présente en héraut de la norme
la seconde se réclame du rang des traites de l’histoire.
Trois teintes les colorent : , & .